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La Vie a rencontré le fondateur de l'Arche au cours d'une interview passionnante centrée sur le thème de la faiblesse.

La Vie a rencontré le fondateur de l'Arche au cours d'une interview passionnante centrée sur le thème de la faiblesse.

RENCONTRE DE NOËL

© La Vie

Jean Mercier avec Marie-Lucile Kubacki et Aymeric Christensen - publié le 21/12/2012 dans www.lavie.fr

Jean Vanier : "Jésus se révèle dans nos faiblesses"

La Vie a rencontré le fondateur L'Arche, association qui accueille des personnes avec un handicap mental. A 84 ans, après une vie au service des plus faibles, Jean Vanier se livre avec douceur et profondeur.

Quand on évoque Noël, il quitte d’un bond son fauteuil et va chercher, sur une étagère, une boule laineuse. Son visage s’illumine. À l’intérieur, une minuscule crèche… dont les parois et les personnages ont été fabriqués à partir de la toison de vrais moutons de Bethléem. Humilité, chaleur et douceur : tout Jean Vanier est dans cet objet… Nous l’avons rencontré à la communauté de l’Arche de Trosly-Breuil, dans l’Oise, là où il a accueilli, pendant plus de 40 ans, des dizaines de personnes handicapées, en partageant leur quotidien, au service de leur dignité et de leur bonheur. Dans son dernier livre les Signes des temps (Albin Michel), ce maître spirituel revient sur la nécessité de l’humilité et de l’acceptation, par chacun, de sa propre pauvreté.

À 84 ans, comment vous accueillez la faiblesse liée à l’âge ?

Ma grande chance est la vie communautaire. Je n’ai plus de responsabilité directe dans l’Arche depuis mes 75 ans. Mon identité n’est pas dans le « faire ». Ce que je vis est de l’ordre de la communion. Il n’y a pas de plus grand bonheur que de n’avoir plus besoin de prouver quoi que ce soit à personne, mais d’être aimé tel que l’on est. Tout est devenu simple. Je ne pourrais pas être plus heureux…

Quand vous étiez plus jeune, avez-vous fait l’expérience de vous sentir démuni et faible ?

Oui. Dans la vie au quotidien, j’ai compris que pour accueillir et aimer une personne blessée, ma motivation n’était pas suffisante. J’ai dû prendre conscience de ma faiblesse à moi. D’abord, j’ai compris que je ne pouvais pas agir tout seul, que j’avais besoin des autres. Quand Pauline est arrivée à l’Arche en 1973, elle avait 40 ans, et avait été humiliée, rejetée pendant des années. Pour accueillir Pauline, il fallait que je sois entouré par une communauté et des collaborateurs qui me soutiennent. Et, surtout, il fallait que je devienne petit et humble, que je renonce à être dominateur, c’est-à-dire à être celui qui sait tout et qui dit à tout le monde ce qu’il doit faire. Car Pauline ne voulait pas d’un professionnel qui lui « fasse » du bien. Elle avait besoin d’une personne qui lui dise : « Je suis heureux de vivre avec toi. » Les personnes avec un handicap m’ont donc appris que, si je me crois fort, je dois devenir faible.

Comment apprend-on à devenir faible ?

Si je me retrouve face une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer, par exemple, je suis démuni, je n’ai rien d’autre à faire que prendre sa main, sourire, chantonner ou esquisser un pas de danse. On fait l’expérience de ce que Jésus dit à saint Paul, quand celui-ci supplie le Seigneur de lui enlever sa faiblesse. Paul parle de celle-ci, de façon imagée, comme d’une écharde plantée dans sa chair. Mais Jésus lui dit : « Ma grâce te suffit. Car la puissance se déploie dans la faiblesse. »

Dans votre livre, vous parlez de la « bienheureuse faiblesse de l’enfant ». Peut-on employer la même expression pour une personne âgée dépendante ?

Qu’on soit enfant ou vieillard, la faiblesse n’est bienheureuse que si l’on est aimé. Sinon, c’est l’enfer. Il faut que le vieillard soit aimé pour ce qu’il est, non pour ce qu’il fait, par quelqu’un qui lui dise : « Je t’aime comme tu es. » La question de savoir si je suis aimable est très profonde. Au fond, vous vous demandez toujours secrètement : « Est ce qu’il y a des gens qui s’intéressent non pas à ce que je fais, mais à ce que je suis vraiment ? »
Et vous avez besoin d’une vraie rencontre, dans une pauvreté, qui ne cherche aucun pouvoir.
Dans mon livre, je parle de cette expérience qu’a vécue l’assistante d’une de nos communautés, en Australie, avec un jeune prostitué. Elle était accourue au chevet de ce jeune homme alors qu’il était en train de mourir d’une overdose. Il lui a lancé : « Tu as toujours voulu me changer, tu ne m’as jamais accepté tel que je suis. » Il attendait une personne capable de l’écouter sans vouloir le changer. Cette femme ne l’avait jamais vraiment rencontré.

Pourquoi est-ce si difficile d’accepter sa propre faiblesse ?

Etty Hillesum se compare à un puits, au fond duquel Dieu existe, mais qui est obstrué par des gravats. Ces gravats représentent ma compulsion à me prouver que je suis meilleur que les autres. Je veux être reconnu, par des titres, des étiquettes. C’est une façon de me placer dans une hiérar­chie, souvent culturelle, qui me rassure. Mais Jésus me dit : « Quand tu donnes un repas, n’invite pas tes amis, tes voisins, mais des pauvres, des aveugles, des estropiés. Et alors tu seras béni. » Et j’ajoute : je serai vraiment heureux lorsque mes barrières, celles du pouvoir et du conformisme, se mettront à tomber. C’est un combat, car la promotion et le succès sont au centre de tout. Y compris dans l’enseignement catholique, où l’on met en avant les 100 % de réussite au bac… Mon but est d’aider les gens à découvrir qu’ils sont un puits et qu’ils peuvent donner la vie dans leur rencontre avec l’autre. C’est un vrai combat dans une culture de la normalité, où l’obsession est de quémander l’approbation des chefs, au lieu d’aider les gens à être vrais.

Il existe le fantasme d’un monde sans personnes handicapées. À quoi ressemblerait ce monde ?

Éliminer le handicap ? Il faudrait aussi empêcher toutes les maladies mentales, alors ! Une telle idéalisation rêve d’un monde sans mort. La tyrannie de la normalité et de la compétitivité conduit à humilier toujours davantage les gens qui ne sont pas dans la norme. On veut un monde parfait, comme on veut un enfant parfait. Si je veux créer un enfant pour satisfaire mes désirs, j’aboutis au conflit, car un enfant doit clairement être libéré du désir de ses parents.

Être « faible » et vrai, cela implique-t-il des risques ? 

C’est vrai, c’est dangereux d’être soi-même, aussi parce que je peux me tromper. Un mot d’Etty Hillesum m’a aidé : « J’ai intégré la mort à l’intérieur de la vie. » Autrement dit : j’ai intégré la perte et l’échec, c’est-à-dire le risque, à l’intérieur de ma vie. Quand j’ai commencé l’Arche, j’ai pris avec moi deux hommes qui venaient de l’asile et j’ai vécu avec eux. Je ne savais pas ce que je faisais, et je n’ai pas trop réfléchi. J’ai fait confiance à ce que je sentais être mon devoir. Et j’ai cru en la Providence. Pour vivre, il faut accepter l’insécurité, oser être différent, faire bouger les lignes. Vous prenez des risques dès que vous faites entendre une voix différente.

Certains se sont montrés vulnérables et leur confiance a été trahie. Ils disent : « On ne m’y reprendra plus ! » Que leur répondez-vous ?

Quand la confiance est détruite, c’est très dur. Il faut que la personne trahie s’entende dire par quelqu’un : « Oui, tu as terriblement souffert, ce que tu as vécu est épouvantable. »

Stéphane Hessel a dit aux jeunes : « Indignez-vous ! » Et vous, que leur déclarez-vous ?

Ce serait trop simple, un slogan… Voilà ce que je leur dis : « Est-ce que vous savez que vous êtes beaux ? Vous êtes précieux, vous portez en vous des capacités extraordinaires de bonté, vous pouvez donner la vie par votre compassion. Mais, pour cela, il faut être debout ! »

On entre, dans l’Église, dans une période de fragilité et de pauvreté, les gens sont inquiets. Quel est votre message d’espérance ?

Beaucoup de gens sont comme Pierre avant la Pentecôte : il ne supportait pas que Jésus parle de faiblesse, de souffrance et qu’il lui lave les pieds. Au point qu’il a fini par dire, quand Jésus a été arrêté : « Je ne connais pas ce gars ! » Oui, Jésus est fort. Mais il y a aussi un Jésus faible, qui veut entrer dans une communi­cation de cœur à cœur avec moi. Il y a aussi une Église humiliée, notamment par ses propres fautes. Une Église qui me donne le corps et le sang de Jésus. Le Verbe se fait chair. Il faut que mon cœur de pierre devienne cœur de chair. « Il faut que tu manges ma chair pour devenir comme moi », dit Jésus. C’est étonnant, n’est-ce pas ? Il ajoute : « Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. » Je rêve que nous soyons des gens heureux dans de petites communautés où les faibles et les forts sont joyeux ensemble, des lieux de communion où nous n’aurions pas à prouver que nous sommes meilleurs que les autres. Que nous nous donnions la vie en nous révélant mutuellement que nous sommes toujours plus beaux que ce que nous pensions.

Est-ce le cœur du message évangélique ?

Dieu se révèle dans la faiblesse et la vulnérabilité. Je découvre qui est vraiment Jésus quand je découvre que je suis faible et que j’ai besoin d’un Sauveur qui me sauve de mes peurs et mes compulsions. Et qui m’aide d’abord à les accepter, c’est-à-dire à savoir que tout ne va pas changer si vite que ça. Je dois accepter ma réalité, à savoir que je ne suis pas parfait. Il faut accepter sa faiblesse. Là se trouve la réelle beauté de l’être humain.
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