L’Arche
Jean déménagea le 4 août 1964 dans ce petit foyer qu’il nomma L’Arche, en référence à L’Arche de Noé. Raphaël, Philippe et Dany arrivèrent un jour plus tard. On imagine l’ancien officier de marine, l’ancien professeur de philosophie, dans cette petite maison, avec trois personnes qu’il ne connaissait pas, mais pour lesquelles il voulait faire « quelque chose ».
Dès les tout premiers instants, l’aventure atteignit les limites du possible. Après tant d’années d’enfermement avec des règles et des routines très strictes, Dany se montra complètement perdu, hors de lui, déchaîné. Après une nuit blanche, Jean fut bien obligé d’admettre que Dany ne saurait pas vivre dans la structure qu’il pouvait lui proposer. Ce qui allait devenir une fédération internationale, ce qui allait donner vie à tant de personnes, commença par l’aveu d’un échec et le constat que ni Jean ni son œuvre ne pourraient offrir une solution pour tous.
Heureusement, Raphaël et Philippe s’accommodèrent plus facilement à leur nouveau genre de vie. Les trois premiers membres du foyer apprirent doucement à se connaître et la petite communauté attira rapidement des jeunes venant du monde entier. En effet, dès les tout débuts de L’Arche, Jean fut entouré et soutenu par des personnes que son projet inspiraient.
Par la suite, Jean put constater et formuler qu’un changement s’était opéré dans son attitude lors de ces premiers jours de L’Arche. Il s’était lancé dans cette aventure avec l’intention de « faire des choses pour ». Or, l’expérience montrait qu’il était en train de devenir « l’ami de ». «Raphaël et Philippe, note-t-il, n’étaient plus pour moi des personnes avec un handicap, mais des amis.»* Les trois habitants du foyer se communiquaient la vie l’un à l’autre. Ce n’était pas seulement l’ancien officier de marine qui donnait. Non, chacun donnait et recevait.
La théorisation de la réciprocité des relations, la découverte de la force au cœur de la faiblesse, la vision philosophique à la base de l’œuvre naissante, allaient se développer graduellement au cours des années qui suivirent. Jean dira que, «l’idée d’une vie commune était présente dès le premier jour, l’idée d’une vie commune dans la joie, la fête, les rires, s’est installée très vite et spontanément. Quand est-ce que l’idée d’être éduqués par les pauvres s’est manifestée ? Je ne sais pas au juste. Les mots de saint Vincent de Paul : 'Les pauvres sont nos maîtres' étaient là depuis toujours, mais je ne sais plus au juste à quel moment ils sont devenus une réalité.»**
* Jean VANIER, Toute personne est une histoire sacrée, Plon, 1994, p.9
** Kathryn SPINK, Jean Vanier et l’aventure de L’Arche, 2007, Novalis et les Editions de l’Atelier, p.72